À 20 ans, Alexandre Hervé est un jeune étudiant, havrais, très assidu, motivé pour son avenir et très fier de son école, l’Etom-Istom.
Il est aussi un amoureux de la Guyane. La Guyane, territoire sauvage, fantasmé par ses lectures de Raymond Mauffray, disparu, mais dont le carnet de voyage avait été été retrouvé. Amoureux déçu, Alex était un grand idéaliste. Il n’ira jamais en Guyane. Il fera toute sa carrière en France.
Son texte Désir de Guyane que nous publions n’a pas pris une ride.
Vraiment ! Ma période de trois années d’études à l’Etom-Istom du Havre a été marquée de grandes joies et, accessoirement, de quelques déconvenues. Je vais dévoiler, ici, une surprenante rencontre avec un élu du peuple. À bien y réfléchir, j’étais parvenu dans mon école à force de persévérance. J’étais déjà un opiniâtre. Ma personnalité était en plein développement. J’étais à peine mûr pour prendre les décisions correctes, les bonnes orientations et les bonnes attitudes qui s’imposaient dans la formation exigeante que j’avais choisi. La place n’était plus aux rêves, mais au concret. Je sortais de l’adolescence et je mettais les pieds dans un monde d’adultes exigeant, dur ; et le bizutage me l‘avait montré. J’avais encore beaucoup à apprendre. Je ne réagissais pas assez clairement pour finaliser mes projets et leur donner une tournure réaliste. Ma passion, c’était la Guyane. J’avais fait des lectures exaltantes sur ce département tropical et sauvage, comme : « Aventures en Guyane » de l’explorateur Raymond Maufrais ; puis : « À la recherche de mon fils » de son père, Edgard. J’avais des contacts épistolaires avec lui ; j’avais même acheté une carte IGN de ce morceau de France en Amérique ; je l’avais épinglé dans ma petite chambre. Le scoutisme avait fortement développé mon esprit d’aventure. Mais là, il ne s’agissait pas de l’aventure d’un week-end ou de la durée d’un camp, il s’agissait d’une aventure qui pouvait engager toute une vie. Je pense que dans ma lettre de motivation pour entrer, par concours, à l’Etom-Istom, mon chant d’amour pour la Guyane, malmenée par la gestion honteuse du bagne, avait compté pour beaucoup. Donc, mon exaltation pour la Guyane, j’en suis certain, avait été un visa dans mon admission à l’école du Havre. Une fois sur place, c’est sur cette contrée sauvage et vierge que je m’appuyais. Edgard Maufrais avait répondu à un de mes courriers en me disant qu’il connaissait un haut fonctionnaire courageux, sincère, qui aimait vraiment la Guyane. Il l’avait aidé dans la recherche de son fils pour mieux faire la connaissance des Amérindiens et des possibilités de développement du riche arrière pays forestier et minier. Ayant réussi à le localiser sur Paris, j’ai pris contact. Il habitait les beaux quartiers de la rive gauche. Mon but premier n’était pas de favoriser ma carrière, mais de l’amener à venir faire une conférence sur la Guyane, au sein de mon école, en accord avec monsieur Nègre, le directeur. En plus, de cette manière je me mettais vraiment en valeur auprès de la direction et de mes professeurs. Dans ma promotion, en première année, on était au courant de mes projets, puisqu’un des élèves qui prendra par la suite l’option commerciale m’a dit, entre autres : « … Ton politique, on le connait bien, mais quel intérêt pour l’école ? Tu n’obtiendras rien de lui… » Je passais outre cette remarque qui pourtant, par certains aspects, me semble aujourd’hui bien pertinente. Je pense qu’à force de harceler cette personnalité et toujours en m’appuyant sur mon indéfectible amour de la Guyane, j’obtins un rendez-vous. Il m’invitait à dîner, chez lui, carrément ; quel honneur ! J’avais à peine vingt ans et c’était le deuxième grand homme public que j’accrochais à mon palmarès. Je me revois arpentant fébrilement une belle avenue, à Paris, attendant, impatient, l’heure exacte du rendez-vous. J’ai fini par pousser la lourde porte d’un bel immeuble en pierre de taille. À l’étage, j’ai pénétré dans un luxueux appartement. Il était avantageusement éclairé par de magnifiques lustres. Monsieur, la cinquantaine, madame et une demoiselle, étaient là. Dans le cours de la conversation, pendant le repas, je me rappelle très bien de l’agression de la fille, à mon endroit : « Papa ! J’en ai marre que tu me forces à participer à de telles rencontres avec des fils de paysans, des fils de ploucs… Tu l’as vu dans ses vêtements étriqués ?… Qu’est-ce que tu comptes faire d’un type comme ça… » Encore aujourd’hui, en écrivant ce passage, j’ai mal aux tripes… Monsieur fut très gêné et a commencé par calmer sa fille, qui dans le doux cocon de Paris, loin de Cayenne, ne voulait plus entendre parler de la Guyane. Forcément, le dîner a été pesant et rapidement expédié. Sans doute que l’homme politique attendait un autre personnage que celui qui s’offrait à son regard, et pas tout à fait à la hauteur de la qualité de sa missive… En fait, ce n’était pas la première fois que mon écriture, mon style, le choix de mes mots surclassaient ma personne ! D’un certain côté, c’était déjà une bonne chose de me rendre compte que j’étais un bon écrivain ! C’est sûr, j’ai toujours mieux défendu mes idées à l’écrit qu’à l’oral… Mais ce n’était pas suffisant. Le cœur de mon entrevue c’était de décrocher une visite de cette personnalité à l’Etom-Istom, au Havre. Il m’a répondu : « Pour moi je veux les meilleurs hommes qui soit pour le développement de la Guyane… Votre école forme des cadres, soit, mais je veux surtout des diplômés ingénieurs comme ceux de l’école de Nogent ! » C’était mal parti. La fille a-t-elle réussi à influencer son père ? Je sentais bien qu’il me sous-estimait et par la même mon école. Il ne voyait qu’à travers celle de Nogent. Alors je me suis entendu demander si personnellement je pouvais avoir un avenir sur la terre guyanaise ? « Oui, bien sûr ! Mais à condition que vous passiez par Nogent ! En attendant, inscrivez vous au club « Jeune Guyane. » Voilà, les choses étaient dîtes. Monsieur était un élitiste. Sans doute que sa fille avait traduit, à sa manière, brutale et impolie, les propres sentiments du père. C’est certain, je suis passé à côté de quelque chose d’important, mais lui aussi, j‘en suis sûr, maintenant… Pouvait-il vraiment se passer d’une école aussi dynamique que la mienne, même s’il ne voulait que des ingénieurs en agronomie tropicale ? Aimait-il vraiment la Guyane pour ne pas chercher à recruter des bras aussi vaillants que les nôtres ? A-t-il été déçu par un ou plusieurs de mes « Anciens », alors que moi je n’ai eu que des aides positives tout au long de ma carrière, grâce à la bonne réputation de mes aînés : cela a été le cas pour mon embauche à l’ONIA (Office National Industriel de l’Azote) de Toulouse qui deviendrait plus tard AZF ; à la Tecnoma (La pulvérisation moderne) ; à Maribo (Sélectionneur danois de betterave à sucre), et même au puissant ITB (Institut Technique Français de le Betterave.) Vraiment, partout où j’ai travaillé, il n’y avait que de bons échos de mon école. C’est quand même une belle et longue liste que la mienne, et donc, s’il avait été déçu par l’un des nôtres, pourquoi m’inviter à dîner ? J’étais sur une mauvaise piste… Était-il affaibli par quelques fièvres tropicales ? Étais-je vraiment un mauvais porte-parole ? Toujours est-il qu’une porte venait de se fermer bêtement et brutalement alors que je pensais avoir trouvé une voie royale pour faire connaitre la Guyane, martyre de son bagne d‘antan, une situation qui dure encore. Jamais plus, je n’ai rencontré ce politique, trop écœuré par les invectives violentes de sa fille, déboussolé par autant de mépris vis-à-vis de mon école, l’Etom-Istom, et donc de mes propres études. Mon camarade de promotion avait eu raison, je n’ai rien tiré de positif de ma rencontre. Oh ! Je ne regrette que la violence de la fille, mais pas la découverte d’une partie de ce monde supérieur et méprisant, quelque part, d‘une certaine jeunesse entreprenante et culotée. Décidément, à part les Maufrais, de hardis explorateurs ; de Jean Galmot, ce sublime aventurier à la Don Quichotte lui-même brisé par une clique politique, la Guyane n’avait, à mes yeux, pas assez d’hommes à sa hauteur… La Guyane méritait l‘Etom-Istom… La Guyane me méritait… Et je comprenais la dure tâche de mon directeur, monsieur Nègre, pour imposer sa chère école comme une école essentielle à l’aide au développement, en Outre-Mer. Alex HERVE P.54 |
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Le voici aujourd’hui, plus de 60 ans après avec son ami de promotion (P54) Oscar Orrentia, agronome, chef d’entreprise originaire de Guayaquil et ancien ambassadeur de l’Équateur à Paris.

Et voici Alexandre en 1963, lors d’un dîner avec ses professeurs, dont Monsieur Nicollet, professeur de sociologie.

Il a gardé des liens très forts avec ces anciens camarades, même ceux qui l'ont bizuté! Il s’est beaucoup impliqué par la suite dans la vie de l’association des anciens élèves de l'école, notamment en réalisant les albums de promotion, visibles ICI, et qu’il souhaite voir perdurer avec les nouvelles promotions sortantes.
Il aura fallu une bonne année pour qu’Alex Hervé (P54) et Marie-Pierre Guerra (P85, alors employée de l’ISTOM) se remettent de cette perte et relèvent à nouveau le défi : reconstituer ce qui avait disparu.
De là est née une idée simple mais brillante ✨ : photographier, page après page, les albums-classeurs afin d’en créer une véritable sauvegarde.
Ces albums ne sont pas de simples recueils de photos 📸 : ils racontent aussi une part d’histoire. Chaque page peut être modifiée, enrichie, complétée à tout moment. Il suffit de soulever le film plastique pour ajouter une note, une date ou une image, et même de glisser une nouvelle feuille si nécessaire — la magie du classeur !
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